En 1984, Sophie joue dans L'amour braque, puis enchaîne avec Police, tournant même les deux simultanément pendant trois jours. Le Zulawski le jour, le Pialat la nuit.
Passer d'un tournage à l'autre est un véritable changement de planète. L'ambiance est totalement différente, à un tel point que "c'est étonnant, à ce point là", raconte Sophie.
Si chez Zulawski, Sophie se sent parfaitement à l'aise, les relations avec Maurice Pialat sont plus houleuses. Pourtant, ils s'étaient déjà rencontrés deux fois avant, et cela s'était très bien passé, mais quand Sophie arrive sur le tournage, elle ne se sent pas très bien dans le coup, la difficile adaptation au changement aidant.
Ensuite, le réalisateur de Nous ne vieillirons pas ensemble à l'habitude de provoquer ses comédiens, de les malmener même, tout cela pour les mettre en condition afin de les rendre meilleurs, de faire sortir d'eux toute la force et la justesse possible. Zulawski non plus n'est pas très tendre, mais Pialat à tendance à être odieux, dit-on, méchant. De plus, il fait beaucoup dans l'improvisation et possède une organisation peu stricte. Sophie n'en est qu'au début de sa carrière, elle n'est en rien habituée à ces méthodes de tournage. Ainsi, elle se sent un peu paumée, se questionne, cherche à ce qu'on la rassure, parce qu'elle est apeurée à l'idée de se retrouver seule sur le tournage, dans ces conditions. Mais malheureusement, Pialat n'est justement pas du tout de ceux qui rassurent. Au contraire, il préfère fonctionner par des rapports de force. Sophie se demande comment elle va réagir à tout ça, réussir à s'imposer, se débrouiller toute seule.
Finalement, le tournage prend son cours sans trop de réponses, et Pialat découvre qu'il n'est pas seul à avoir du caractère. Sophie Marceau en a aussi! Du coup, les choses se gâtent. La pression monte. Entre deux "électrochocs", on s'explique et on continue jusqu'aux suivants. Pialat l'aurait traitée de tous les noms sur le tournage, et Sophie n'aurait pas hésité à répondre. Mais elle ne le regrettera pas : "Sous prétexte que Pialat est un écorché vif de talent, personne n'ose lui dire qu'il est odieux. Sur le coup, cette affaire m'a un peu déstabilisée mais, ensuite, j'en ai été raffermie. Si je n'avais rien dit, j'aurais vraiment été la petite conne qu'il décrivait".
En effet, même si le tournage s'achève sans gros pépins (chacun tente de rester dans son "camp" le plus possible), lors de la promotion le scandale va éclater dans les médias. A tour de rôle, Pialat et Sophie mettent les pieds dans le plat, avec une franchise et une fermeté inhabituelles dans le cinéma français. Par émissions interposées, les déclarations fusent, les deux personnalités (fortes) s'insultent. Pialat va jusqu'à la traiter de "grosse conne", et Sophie de "sado-maso pervers". On aurait tout de même préféré qu'ils "lavent leur linge sale en famille" dixit Gérard Depardieu.
Pialat, comme à son habitude, s'emporte et se justifie. Sophie, quant à elle, le prend plus à la légère, à la rigolade. Quand on lui demande qu'est-ce que ça lui fait de se faire insulter dans les médias, elle avoue avoir l'habitude depuis le tournage et ne plus être touchée.
Finalement, l'orage passe, Sophie ne tournera plus avec Pialat, voilà tout. Le mini-scandale servira même à la carrière du film, qui connaîtra un joli petit score au box-office.
Sophie gardera tout de même quelques bons souvenirs : "Ca m'a fait du mal, parce que j'ai besoin qu'on m'aime quand je fais un film, mais je n'en garde pas du tout un mauvais souvenir. J'y pense d'ailleurs souvent, même maintenant, alors que le tournage est fini depuis plus d'un mois... J'en garde le souvenir de quelque chose de bien, mais de quelque chose de dur, aussi. Pialat, c'est Pialat, il a fait des films, j'ai accepté de travailler avec lui en sachant à peu près qui il était, et je n'ai rien à redire sur sa façon d'être sur un tournage. Ce qu'il est, c'est lui, c'est ses films, c'est son talent. Alors, tout ça ne dépend en fait ni de lui ni de moi. Je dis simplement que nos deux natures ne sont peut-être pas faites pour bien fonctionner ensemble. Ce qui n'empêche pas qu'on ait eu tous les deux des moments très beaux, parce que c'est aussi quelqu'un qui peut avoir des accès de tendresse..."
Elle reconnaîtra même plus tard que cette expérience lui aura appris quelque chose : "J'ai vécu ça pendant trois mois, et l'ayant vécu, maintenant, je sais ce que c'est. Ce n'est pas une façon de travailler qui m'enthousiasme énormément, mais au moins, maintenant, je peux le dire par expérience. Alors , à la limite, merci Pialat! Ce qui est terrible, c'est quand il ne se passe rien, qu'il n'y a aucune atmosphère, aucune ambiance. Là, avec Pialat comme avec Zulawski, elles y sont, les ambiances... Alors, forcément, on peut se sentir mieux dans l'une que dans l'autre, c'est normal..."
Mais elle n'aime toujours pas le film... "Je le trouve décousu. Je ne comprends pas trop ce qui s'y passe. Je ne sais pas qui est qui. Il ne me touche pas. Quand je l'ai vu en projection privée avec Pialat, les journalistes présents ont crié au chef-d'œuvre et là non plus, je n'ai rien compris!"
Mathieu Kintz |