Introduction

William Nicholson, le réalisateur de Firelight, peut dormir tranquille. Son actrice principale, Sophie Marceau, ne le torpillera pas avec les phrases assassines qu'elle avait distillées à la sortie de son précédent film, Marquise. Sur le tournage de Firelight, love story mouillée dans la verte Angleterre du XIXe siècle, "tout s'est bien passé", affirme-t-elle. Ce qui ne l'empêche pas, pour le reste, de dire les mots sans les mâcher...

La star est fatiguée. Elle s'abandonne sur la banquette du bar de l'hôtel Prince de Galles, à Paris. Trop de décalages. Trop d'allers-retours entre Varsovie où elle vit, la Toscane où elle tourne actuellement, Paris où elle vend Firelight. Fatiguée ne signifie pas éteinte. A bientôt 32 ans, elle en paraît dix de moins. Ni rides ni cernes, toujours la moue mais devenue adulte. Elle parle beaucoup, peu d'elle, se contredit, s'emballe, déballe des phrases qu'elle laisse en suspens. Tantôt familière ou lointaine, Sophie Marceau installe une distance qu'elle rétrécit à sa convenance. Avec le recul, elle nous confie "avoir raté plein de choses au cinéma". Avec franchise, elle nous avoue avoir tout ignoré de l'instinct maternel avant la naissance de son fils. Avec gaieté, elle nous dit avoir été pendant longtemps "noire, sérieuse et obscure". Comme un film de Zulawski, l'homme sur lequel elle se repose et qu'elle continue avec le temps à trouver toujours aussi drôle.

Questions - Réponses...

Firelight se passe au XIXe siècle, vous avez donc enfilé un costume pour la cinquième fois en moins de cinq ans. Vous tentez de battre un record?
Sophie : Non, mais je suis bien obligée de choisir ce qu'on me propose. Et ça tombe bien parce que j'aime les films d'époque, même si aujourd'hui j'ai envie d'autre chose.

D'incarner des femmes au destin moins épique, des femmes contemporaines avec des faiblesses, des lâchetés, des femmes plus simples?
Sophie : Plus simples? Je ne suis pas quelqu'un de simple. J'ai envie de tout faire aujourd'hui, je m'en sens capable. On a besoin de se chercher, de se trouver dans la vie pour ensuite s'en débarrasser et ne plus souffrir.

Hors plateau, vous n'hésitez pas à vous engager sur des problèmes de société. Pourquoi ne pas les aborder dans vos films?
Sophie : Kubrick a dit que le cinéma était un autre temps. Alors, qu'il soit d'époque, de science-fiction ou contemporain, on est toujours ailleurs. Et puis, je ne suis pas un auteur, je ne fais pas des films parce que j'ai quelque chose à dire ou parce que quelque chose me révolte ou me blesse. Ce qui m'intéresse, c'est d'entrer dans un personnage et dans son destin.

Vous n'êtes jamais rentrée dans l'univers de grands réalisateurs français comme Téchiné, Sautet, Chabrol...
Sophie : Demandez-leur pourquoi ils ne m'ont jamais approchée... Il y a des comédiens qui appellent tout le monde et disent: "Vous êtes formidable, je veux travailler avec vous." Moi, j'ai peur de déranger, tout simplement, ce n'est pas une question d'orgueil. S'ils ont envie de me rencontrer, avec plaisir. On me dit : "Rendez-vous demain à 8 heures", j'y vais sans problème.

Vous n'avez rien raté au cinéma?
Sophie : Si, pleins de choses.

Quels films auriez-vous aimé jouer?
Sophie : Les films de Sautet, mais Emmanuelle Béart était très, très bien... Oui, ça j'ai regretté, c'est un metteur en scène que j'adore, ce sont des rôles très beaux. Mais en fait c'est vraiment le seul.

Vous n'avez eu qu'un seul César, celui du jeune espoir féminin... en 1982 pour La Boum 2.
Sophie : Et il y a longtemps. [Rires.] Attendez, pire que ça, je n'ai été nominée qu'une fois en dix-huit ans. Ça m'amuse, je me dis: "Ils font exprès de faire comme si je n'existais pas."

Et ça ne vous manque pas?
Sophie : Non. Et maintenant, je serais bien emmerdée parce qu'en vingt ans j'aurais trop de gens à remercier! [Rires...]

Les jeunes réalisateurs vous boudent également?
Sophie : J'ai rencontré Kassovitz à Hollywood pour la première d'Alien IV. Je suis allée le voir, mais lui, il ne m'a pas vue, genre... je lui ai serré la main en lui confiant que j'avais adoré son film, Assassin. Il a été descendu à sa sortie, c'est pourtant l'un des meilleurs films français depuis très longtemps.

Vous avez aimé La Haine?
Sophie : Moins. Mais je viens de voir quelque chose de pas mal sur la banlieue, États des lieux, vous connaissez?

Oui, d'ailleurs le second film de Jean-François Richet, Ma 6-T va cracker vient de sortir en vidéo.
Sophie : Ah bon? J'aimerais bien le voir. La réalisation d'États des lieux est vraiment bien. Il passe d'une caméra subjective à la fiction... La fille qui baise dans le garage à la fin, c'est très fort.

Toujours à propos des jeunes réalisateurs, vous avez dit dans Télérama que leurs personnages se contentaient de parler tout le temps. Vous confiez que vous rêviez de faire un film muet. C'est pour quand?
Sophie : J'ai dit ça parce que les mots me font horriblement peur. J'ai déjà réalisé un petit film (un court-métrage en 1995 : L'Aube à l'envers), où les personnages ne se disent quasiment rien. Je peux évidemment parler pendant trois heures, c'est pas compliqué, mais dire ce qu'on est, dans quel état on est, des choses qu'on vit intimement et tout... je garde tout. C'est pour ça que j'ai appelé mon livre Menteuse, encore une échappatoire! Mais ça mûrit, un jour, je me livrerai, il faut du temps, il faut digérer.

Il n'y a personne pour vous entendre? Même pas votre mari?
Sophie : Si, c'est le seul, heureusement.

Vous ne confiez rien à vos parents, à vos amis?
Sophie : Non, non. J'ai des amis mais je les vois très peu, comme je ne suis pas beaucoup à Paris. Et les confidences aux copines, ça n'a jamais été mon fort.

Vous avez par contre la réputation d'être une grande gueule. Vous l'avez prouvé l'an dernier à la sortie du film Marquise.
Sophie : J'ai rien dit de mal sur le film. J'ai fait beaucoup de promotion, c'est ça défendre un film.

Vous avez critiqué Véra Belmont, la réalisatrice...
Sophie : Non, oui, c'était un truc à régler entre elle et moi, et voilà. [Silence.]

Vous le regrettez aujourd'hui?
Sophie : Non, non, "rien de rien, je ne regrette rien"... [Elle chantonne.]

Ces critiques ont été préjudiciables à la carrière du film?
Sophie : [Silence.] Non.

Est-ce qu'il y a une qualité qui ne transparaît pas dans votre image?
Sophie : Hum, la gaieté. Pendant longtemps [elle prend une grande voix...], j'étais très sérieuse, rebelle, noire et obscure.

C'est l'image qu'on garde de vous?
Sophie : Non, je pense que les gens savent exactement qui je suis, je le vois quand ils viennent me parler, me demander un autographe.

Vous avez conscience que votre statut de star ad vitam aetemam est le fruit de votre adoption par les Français à l'époque de La Boum?
Sophie : Oui, c'est comme un destin, ça a commencé à 13 ans et l'histoire se poursuit vingt ans après. Mais ça ne veut pas dire que ça va continuer... je ne sais pas.

Avec le temps, vous êtes passée de la petite fiancée à l'objet de fantasme. Quel type d'hommes vous attire?
Sophie : J'aime les hommes qui me font rire. Ce Robin Williams, je l'adore. Je l'ai vu aux oscars, c'est le seul qui était à peu près bien, pas génial, mais à peu près bien. En plus, il a l'air bien compliqué.

Alors c'est ça votre fantasme, les hommes compliqués qui vous font rire?
Sophie : Oui, oui, oui, j'adore. En tout cas, Andrzej (Zulawski, son mari) m'a fait rire la première fois. Il était surpris, il me demandait : "Pourquoi vous riez tout le temps?" Il est vraiment très, très drôle.

On dit qu'il a aussi beaucoup d'emprise sur vous?
Sophie : Ceux qui pensent depuis quinze ans qu'il décide pour moi, qu'il lit mes scripts, continueront à le penser dans vingt ans. Vous ne le leur enlèverez pas de la tête. Et puis vous savez, moi, je le dis fermement, je vis avec quelqu'un qui m'influence parce que j'aime son influence, j'ai choisi son influence. Ça s'appelle de la communication. J'envisagerais mal de vivre avec quelqu'un dont je ne partage pas les idées, qui détesterait le cinéma que je fais. Ce qui n'empêche pas qu'on soit très individualistes aussi, qu'on ait chacun nos trucs.

Et lui, il vous raconte les scénarios qu'il écrit?
Sophie : Non, lui il écrit des livres que je ne peux même pas lire parce qu'ils sont en polonais! Mais il a écrit aussi de sublimes scénarios qui n'ont pas été réalisés... C'est difficile, le vrai cinéma d'auteur, surtout dans un système qui veut que tout le monde pense ou achète pareil.

Pourtant, de vrais films d'auteur comme Western ou Marius et Jeannette ont su être aussi de grands succès publics?
Sophie : Je ne les ai pas vus... Mais ce ne sont pas des films choquants ou difficiles, ce sont des films qui vont assez dans le sens du poil, si j'ose dire.

Plutôt des films qui dépeignent avec une grande sincérité la réalité...
Sophie : ... Ça parle des choses de la vie, c'est un cinéma très réaliste alors que le cinéma d'auteur, comme le Dracula de Coppola, c'est tout sauf réaliste, c'est génial, c'est stylisé, ça rentre encore moins dans le système.

Est-ce que le fait que votre mari ait du mal à trouver des financements déteint sur vous?
Sophie : Disons que c'est comme quand vous jetez du pain à la poubelle et que vous savez qu'il y a des enfants qui crèvent de faim ailleurs, ça vous rend fou de rage, vous avez des prises de conscience qui vous étouffent de tristesse.

Le fait qu'Andrzej Zulawski soit plus âgé de vingt-six ans, ça peut procurer un sentiment de sécurité très fort mais rendre difficile la projection dans le temps...
Sophie : Non, c'est très excitant, parce que le présent est intéressant, parce que ça évolue bien. Je ris toujours autant. Et moi non plus, je ne sais pas qui je serai dans quinze ans...

Vous ne vous sentez pas quelquefois en sursis, parce qu'un jour vous aurez 40 ans, un âge difficile pour les actrices. Beaucoup disparaissent des écrans...
Sophie : C'est la guillotine, oui.

Il vous faut donc profiter de cet âge d'or...
Sophie : Attendez, je n'ai pas une seule proposition française, ça fait presque deux ans que je n'ai pas tourné, et vous dites que c'est l'âge d'or ! Je dois faire peur aux gens du métier. Enfin, je suis habituée à avoir des vides après chaque film.

Quand vous ne tournez pas, vous faites quoi?
Sophie : Je suis dans ma maison à Varsovie, je lis, je m'occupe de mon fils, je fais le ménage. J'ai l'air bordélique mais je suis très maniaque en fait. Les femmes ont besoin de faire du ménage, ça les défoule, elles ont tellement d'énergie que lorsque la vie reprend son cours il faut qu'elles s'agitent. On est formidables, pour ça. Moi je suis capable de faire trois salles de bains et trois chambres dans la foulée!

Votre fils a 2 ans et demi. Dans Firelight, vous interprétez une femme qui vend son bébé pour rembourser les dettes de son père. Ce genre de rôle ne soulève-t-il pas des angoisses de mère?
Sophie : Non, même de façon inconsciente, cette chose-là n'a jamais été inscrite dans mon karma ou mon coeur. Je ne peux pas envisager une situation si désespérée. Parce que moi, j'ai le choix. Je peux élever mon enfant, l'assumer complètement.

Vous vous êtes toujours sentie mère?
Sophie : Avant d'avoir Vincent, je n'avais pas d'instinct maternel. Avec lui, j'ai appris que j'aimais les enfants, j'ai découvert la richesse de leur monde. La maman à peine née, si j'ose dire, ne savait rien de ces choses-là. Je n'avais jamais eu de petit, là, à côté de moi, une heure, seule.

Quelle mère êtes-vous?
Sophie : C'est un petit mec, il faut l'élever à la dure! [Rires.] Non, on est très tendres, très proches, je ne m'en sépare jamais, quand je suis en Pologne, à Paris ou en Italie, il me suit. Il n'y a que lorsque je vais aux Etats-Unis qu'il reste avec son papa. Trop de décalage, dans l'avion, il s'ennuierait. Je lui apprends le monde, le ciel, l'imagination, les choses de la vie.

Vous n'avez pas envie de lui donner une fratrie?
Sophie : C'est pas prévu, j'ai pas envie. Pour le moment, c'est lui le petit roi, c'est clair qu'il est gâté d'amour. Il est curieux de tout, sensible, ouvert sur les autres. Il aime bien être seul aussi... Il pose tout le temps des questions: "Pourquoi toi t'aimes pas les carottes et moi oui." Je lui réponds : "Parce que toi, c'est toi, maman, c'est maman."

Votre indépendance à l'égard du monde du cinéma a-t-elle renforcé votre besoin de dépendance à l'égard de quelque chose d'unique comme votre mari ou votre fils?
Sophie : Oui, je suis comme un chien, un chat plutôt. J'ai besoin de dépendre d'une structure familiale, c'est la vie, c'est l'amour, c'est la compréhension, c'est ce qu'il y a de plus important.

Ce qui ne vous a pas empêchée de vous faire émanciper à 16 ans et demi?
Sophie : Mais je vous parle là de MA famille, celle que j'ai construite... même si je reste très proche de l'autre, de mes parents. Il y avait aussi à l'époque des histoires de paperasses administratives. J'ai eu des rapports difficiles avec mes parents, ils comprenaient mal que je change de nom... et puis surtout j'avais ce grand désir d'indépendance car je me suis toujours sentie un peu différente, ce qui ne veut pas dire que je manquais d'amour.

Vous ne vouliez pas leur ressembler?
Sophie : La vie de mes parents est très courageuse, très brave. je n'ai jamais réfléchi en ces termes-là. D'ailleurs, je voulais être routier comme mon père, je n'avais pas d'ambition, genre : "Moi, je serai docteur et mes parents sont des nazes." Au contraire, j'ai commencé à travailler très tôt parce que je voulais être comme eux.

Que vous ont-ils inculqué?
Sophie : Le sens du travail bien fait, honnêtement, celui qu'on peut mettre à la lumière, comme il est écrit dans la Bible. Quand on habitait à Gentilly (une ville communiste de la banlieue parisienne, Ndlr), je n'ai pas été élevée à la communiste, contrairement à d'autres. Mes parents étaient plus chrétiens dans leur éducation, même si je n'ai jamais eu d'éducation religieuse parce que mon père avait été lui-même un peu persécuté par ma grand-mère, une vraie bigote.

C'est quoi, une "éducation communiste"?
Sophie : Tous mes copains étaient communistes. Le père de mon petit ami, Jacques, vendait L'Humanité tous les dimanches matin à Gentilly. C'était un homme très sympa, leurs enfants étaient déjà très mobilisés sur le racisme, la condition des ouvriers, l'intégration des gens dans les cités. Et à 12 ans, je me souviens qu'on avait des discussions politiques ardentes avec mon frère, qui n'était pas communiste du tout, et mon copain, Jacques.

Vous partagiez leurs motivations?
Sophie : Oui, j'ai un fond de communisme en moi, sauf que je vis avec un Polonais qui, lui, a vécu ça de façon réelle, c'est-à-dire Staline et compagnie.

Vous avez dû interrompre vos études à 16 ans, à cause de votre carrière. Vous le regrettez aujourd'hui?
Sophie : Oui, parce qu'il me manque des bases en syntaxe, en structure, des connaissances qui sont comment dire... J'arrive pas très bien justement à l'exprimer, je n'arrive pas à donner des noms aux choses.

Vous avez essayé de combler ces lacunes?
Sophie : J'essaie mais c'est difficile de revenir sur ce que l'on n'a pas acquis avant 20 ans. C'est très scolaire, très chiant, donc j'avance plutôt sur autre chose. D'ailleurs, j'ai toujours été surprise de voir des enfants qui flippent à l'idée de ne pas avoir fait leurs devoirs, d'avoir des parents qui surveillent tout. Moi, ça n'a jamais été comme ça. S'ils entendent ça, ils vont être furieux. [Rires.] Mais mes parents travaillaient beaucoup, ils avaient pas le temps de vérifier nos devoirs. L'école, c'était vraiment pas important même si j'adorais mon collège. Après le succès de La Boum, je suis arrivée dans un nouveau lycée à Paris. Je me souviens encore de la rentrée où je me suis retrouvée face à 1200 lycéens qui me regardaient comme une bête curieuse. Ce n'était pas méchant mais je ressentais leur nombre comme une agression. Un autre jour, on avait tapissé la porte de ma classe avec des posters, des photos de moi. J'ai quitté ce lycée au bout de six mois pour un établissement privé. C'était plus sympa mais l'école m'emmerdait. Je suis partie un mois avant mon bac français.

Vous avez mis un pied à Hollywood avec Braveheart. Vous êtes toujours tentée par une carrière américaine?
Sophie : J'ai envie de faire des films là-bas. J'aime beaucoup l'Amérique, leur façon de travailler, leur cinéma.

Vous avez aimé Titanic?
Sophie : J'ai trouvé la réalisation formidable, incroyable. Mais je n'ai pas chaviré parce que c'est assez vide. Il y a un charme, une volonté, mais, intellectuellement, ça ne m'a pas marquée.

Vous avez déjà écrit un livre, vous allez vraisemblablement recommencer. Dans trente ans, qu'aimeriez vous avoir été? Une grande actrice ou une grande romancière?
Sophie : Les deux, mon capitaine! Je vous le dirai à 60 ans. Mais les deux, je crois.

Quand vous écrivez, c'est vous qui décidez, qui créez, vous n'êtes plus un objet...
Sophie : Je n'ai jamais été un objet.

Vous êtes l'objet d'un réalisateur...
Sophie : C'est vrai. Ou on se marie avec eux ou on les déteste! Mais si vous dites ça, je suis morte!

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