
Elle figurait déjà au palmarès des stars préférées du public et des plus belles femmes de France. Avec
La Fidélité de
Zulawski, elle se classe désormais parmi les grandes actrices.

Faites l'expérience : dites, lors d'un dîner en ville, que vous tenez
Sophie Marceau pour une grande comédienne. Certains convives vont ricaner. D'autres piqueront pudiquement du nez dans leur assiette. Vous vous sentirez bien seul.

Et pourtant, dans
La Fidélité, de son metteur en scène -
Pygmalion Andrzej Zulawski, elle crève l'écran. Dès la première scène, dans un train, où elle s'inquiète d'une belle voix grave - « Ça va, maman? » - auprès de
Magali Noël, jusqu'à son lumineux sourire final à la vie, elle prouve, plan après plan, toute l'étendue de son talent.

Vingt ans de carrière, le César du meilleur espoir féminin dès 1982, des metteurs en scène aussi estimés que
Pialat,
Tavernier ou
Antonioni. Un tabac sur les planches, dans
Eurydice puis
Pygmalion. L'affection indéfectible du public, des succès à répétition au box-office. Un corps affolant.

Une vraie carrière américaine, de
Braveheart au dernier
James Bond en passant par
Anna Karenine. N'en jetez plus : il ne fait aucun doute pour quiconque que
Sophie Manceau soit une star. Jusqu'ici, il ne lui a manqué qu'une chose pour s'imposer : la crédibilité.

Pour tenter de comprendre, d'abord la rencontrer. Ce ne sera pas difficile : elle monte au créneau pour défendre le film. La voilà, bien droite, face à vous. Belle, à l’évidence. Mais aussi plus fine qu'à l'écran. Moins charnelle. Ses fameux seins que
Julien Clerc a chantés semblent moins lourds. Sans attendre, elle s'embarque dans la conversation. S'emballe, se reprend. Reconnaît qu'en cette matinée de mars, où elle a voulu se lever tôt pour accompagner son fils Vincent à l'école, elle a du mal à trouver ses mots. Pas grave : on rencontrera aussi
Andrzej Zulawski et
Dominique Besnéhard, et, de
Marceau, ce sont eux qui parlent le mieux. Si la rencontrer est un plaisir, c'est qu'elle se rend disponible. Vous étiez inquiet du temps qu'elle vous consacrerait. Vous arrivez, vous passez la matinée avec elle.
Sophie Marceau n'est pas de ces actrices qui chronomètrent les minutes qu'elles vous accordent.

Que restera-t’il de la rencontre? Le sentiment qu'elle est très exactement consciente de sa popularité et de son image médiatique. Mais qu'elle doute de sa capacité à entrer dans des univers de cinéma a priori éloignés d'elle.

Pour analyser ce paradoxe, il faut remonter aux origines. Nous sommes à l'aube des années 80.
Danièle Thompson et
Claude Pinoteau cherchent celle qui deviendra le symbole des adolescentes de sa génération. Elle a 13 ans, s'appelle
Sophie Maupu, vit en banlieue parisienne entre un père routier, souvent absent, et une mère qui tient une brasserie. Elle cherchait à se faire un peu d'argent de poche. Elle va se retrouver sur tous les dos de kiosque. La
Sophie d'aujourd'hui, vingt ans de plus mais le même teint de pêche, commente posément : «
J'étais à des années-lumière de ce personnage si lisse. J'avais un véritable bouillonnement intérieur. Si je n'avais pas croisé ce métier, j'aurais pu très mal tourner.» Et les parents, comment ont-ils vécu l'aventure? «
Mes parents ont toujours été tellement préoccupés par leur vie à eux qu'ils n'ont pas cherché à gérer la mienne. Je prends ça comme une chance.»
La Boum obtient un énorme succès populaire. C'est parti pour le conte de fées.
La Gaumont, alors tenue de main de maître par
Alain Poiré, veut en profiter. On tourne
La Boum 2. Plus qu'une suite, une révélation aux yeux de l'adolescente. Dans la foulée, elle enchaîne
Fort Saganne d'
Alain Corneau avec les grands noms du cinéma hexagonal :
Depardieu,
Deneuve,
Noiret. Puis part à Nice pour
Joyeuses Pâques de
Georges Lautner avec
Belmondo. L'attelage
Marceau-
Gaumont est lancé : rien ne semble devoir l'arrêter.

C'était compter sans un metteur en scène polonais nommé
Andrzej Zulawski qui fait tourner les unes après les autres les plus grandes actrices
Romy Schneider dans
L'important c'est d'aimer,
Isabelle Adjani dans
Possession. En refusant
L'Amour braque,
Adjani inaugure une carrière à éclipses.
Zulawski pense alors à la petite
Marceau. Il prend l'avion pour Nice, avec le scénario en poche. A la réception de l'hôtel, il attend une fille de 17 ans. Mais celle qui descend les escaliers est une comédienne. «
Tout de suite, j'ai senti qu'elle avait un truc», se souvient-il. Il lui confie le scénario, sulfureux s'il en est. Elle remonte dans sa chambre. «
Vingt minutes après, elle redescendait en me disant "oui".»

Cela paraît simple. En réalité, ce sera beaucoup plus compliqué. En effet,
Sophie est sous contrat avec la
Gaumont, qui veut épuiser à fond le filon « petite fiancée de la France ». Le projet de
Zulawski est à des parsecs du rose bonbon des Boum.
Sophie est alors censée enchaîner avec le nouveau
Pinoteau,
La Septième Cible, où elle doit servir de faire-valoir à
Lino Ventura. Elle est prête à faire les deux. «
Mais comme par hasard, raconte Zulawski, ils n'arrêtaient pas de changer les dates. Ça devenait impossible : il fallait choisir. » Du haut de ses 17 ans,
Sophie ne se démonte pas. Grâce au cachet que va lui donner
Alain Sarde pour
L’Amour braque, elle rachète son contrat à la
Gaumont pour 1 million de francs. «
Alain Poiré m'a fait venir dans son bureau pour essayer de m'intimider. Ça n'a pas marché.» Ce qu'elle passe sous silence avec élégance, c'est à quel point la
Gaumont l'a sous-payée pendant toute cette période. Cette façon de faire du cinéma a disparu depuis. Mais, à l'époque, le microcosme découvre que la petite
Marceau a du caractère. Et ça ne va pas aller en s'arrangeant. «
Pas de couilles, pas de gloire!» disait
Bette Davis. Portée aux nues, puis moquée et critiquée pour son tempérament,
Zulawski a ouvert pour
Sophie le cinéma d'auteur. Elle veut poursuivre dans cette veine et accepte
Police de
Maurice Pialat. A la sortie du film, on n'a jamais fait autant d'éloges sur son talent de comédienne. Mais ces bravos sont éclipsés par d'autres cris, ceux de l'actrice elle-même qui se plaint de la façon dont son metteur en scène l'a traitée et de l'attitude de son partenaire principal,
Gérard Depardieu. Le tempérament de la petite
Marceau commence à faire tâche. Pour qui se prend-elle? A la même époque, on apprend que sa liaison avec
Zulawski n'est pas que professionnelle : les mauvaises langues en font leur affaire. Si vite portée aux nues, elle est déjà moquée pour ses joues trop rondes. Elle prend en pleine figure toutes ces attaques. Mais
Nietzsche avait raison «
Tout ce qui ne te tue pas te rend plus fort.» Cette vague d'hostilité ne fait que la rapprocher de
Zulawski, qui lui vouera dès lors un soutien sans failles. Ils ne parleront plus que d'une seule voix, jusqu'à la récente affaire «
Bouillon de culture», cette émission de
Pivot à laquelle ils ont refusé de se rendre parce que les livres des auteurs avec lesquels ils étaient invités (
Philippe Sollers,
Dominique Rolin,
Yves Berger... ) leur sont tombés des mains! Langue de bois, connais pas.

Son premier agent,
Georges Baume, l'a dit un jour : «
Il n'y a que deux acteurs français sur qui on peut monter un film. Fabrice Lucchini et Sophie Marceau.» A tel point que, lorsque l'
Hexagone n'a plus eu grand-chose à lui proposer, c'est des Etats-Unis que sont venues les propositions intéressantes, à commencer par celle de
Mel Gibson, en 1994 : la princesse de France dans
Braveheart. Cette popularité indéfectible s'explique par un gros succès populaire au début de sa carrière, à un âge si tendre. «
Le public a grandi avec elle, à l'instar d'une Romy Schneider en Europe ou d'une Elizabeth Taylor aux Etats-Unis, analyse Zulawski. C'est plus rare qu'on ne le croit. Etre une star, ça ne se décide pas.»
Sophie Marceau a d'ailleurs sa propre définition du statut de star : «
N'être pas comme tout le monde, mais que tout le monde croie être comme vous.» Bien vu. «
Le propre d'une star, poursuit Zulawski, c'est que le public vienne voir vos films, qu'ils soient bons ou pas.» Précisément, les trois premiers films qu'elle a tournés avec lui -
L'Amour braque,
Mes nuits sont plus belles que vos jours et
La Note bleue - n'ont pas remporté le succès escompté. «
C'est vrai, concède-t-il. Mais c'était des univers parallèles dans lesquels le public ne voulait pas la suivre.»

Garder une telle popularité est aussi une affaire de choix.
La Boum au départ, le
James Bond hier,
Belphégor demain. «
Sophie a une science des rôles populaires, explique son agent Dominique Besnéhard. Les mômes qui ont fait le succès de La Boum sont adultes aujourd'hui. Mais, avec le carton du James Bond, c'est toute une nouvelle génération de jeunes qui la découvrent.» Un choix, certes, critiqué mais
Sophie recueille les fruits de sa stratégie. Et son succès aux Etats-Unis ne fait qu'élargir une brèche entrouverte. Dans l'élan de son enthousiasme, comme enfantine soudain, elle sort de son sac à main le carton de nomination aux
Blockbuster Entertainment Awards, un prix remis par le public américain, qu'elle a reçu le matin même dans sa boîte aux lettres. Peu d'actrices françaises peuvent s'appuyer sur une telle légitimité populaire. La plupart ne sont élues que par leurs pairs. D'où les réticences à son égard, les tirs à vue au moindre dérapage. Ainsi «l'affaire
Marquise» , le film de
Véra Belmont, en 1997, ou le scandale cannois de l'an dernier. «
Pour Marquise, commente Dominique Besnéhard, Sophie venait d'enchaîner trois films américains à l'organisation rigoureuse, et elle arrive sur un plateau où il n'y avait même pas de premier assistant. Elle a eu une telle sensation de pagaille, ça ne pouvait pas se passer bien. A la sortie du film, on a seulement retenu qu'elle se désolidarisait du projet. Mais, pendant les semaines qu'a duré le tournage, elle est allée travailler tous les jours.»
Véra Belmont ne s'en contentera pas et lui collera un procès pour manquement au devoir de promotion du film.

Plus récemment, mais aussi plus douloureusement, elle s'est effondrée en direct en remettant la Palme d'or lors du dernier Festival de Cannes. Ce maladroit jaillissement de sincérité face à un parterre compassé n'est pas passé inaperçu. Aujourd'hui encore, en évoquant cet épisode,
Sophie ne cache pas son trouble : «
Je n'ai toujours pas compris ce qui s'est passé. Certes, j'étais très émue de ce que j'avais vu l'après-midi même (des enfants gravement malades, NDLR), mais j'avais plein de choses à dire, et les mots m'ont échappé. C'est comme un coma... J'ai écrit un mot à Gilles Jacob pour m'excuser. Je ne voulais pas qu'il croie que je prenais Cannes de haut.»
Besnéhard et
Zulawski la défendent : «
Avec le temps, les gens finiront par comprendre.» N'empêche : sur le coup, rares sont ceux qui ont fait preuve d'indulgence. Et quasiment personne n'a dit le principal. En préférant ses mots à elle, même fuyants,
Sophie a surtout refusé d'ânonner un texte écrit par l'équipe de Canal +, ce qu'ont fait tous les autres participants à la cérémonie.

«
Etre soi-même» : cette phrase revient comme un leitmotiv dans sa bouche. C'est son refuge. «
La seule fois où l'on s'est vraiment engueulés, raconte Zulawski, c'est lorsque Rappeneau lui a proposé Roxane dans Cyrano. Je lui disais : c'est le patrimoine français, tu ne peux pas refuser. Elle me répondait qu'elle ne voulait pas servir la soupe à Depardieu qui l'avait si mal traitée dans Police. Aujourd'hui, je sais que c'est elle qui avait raison. Il faut savoir dire non.»

Toutes ces péripéties isolent
Sophie. Elle est un peu à l'écart de la grande famille du cinéma français.
Dominique Besnéhard a une première explication : «
Certains metteurs en scène envisagent Zulawski comme son gourou. Or rien n'est plus faux. De toute façon, il est plus simple qu'on ne le croit. Et Sophie, bien plus compliquée. » Certains considèrent son compagnonnage avec
Zulawski comme une limite. Si l'on pense aux actrices qui ont débuté en même temps qu'elle, les
Valérie Kaprisky,
Charlotte Valandrey et
Laure Marsac, on se dit qu'il leur a justement manqué un
Zulawski. Lui assure qu'il rêve entre eux d'un passage de relais à l'instar du réalisateur
Ingmar Bergman, dont les scénarios sont désormais filmés par son actrice
Liv Ullman. Devant cette analogie, d'aucuns ne manqueront pas de se gausser. Mais on a aussi le droit de trouver ça magnifique. «
Au cours d'une plage un peu plus longue que d'habitude entre deux films, j'ai dit à Andrzej que je cherchais un sujet à mettre en scène moi-même. Il m'a conseillé de lire La Princesse de Clèves. J'ai adoré le personnage. Mais je voulais que ce soit lui qui le filme.» Résultat :
La Fidélité est leur meilleure collaboration.

On sait qu'il n'aurait pas pu le monter sans elle. Mais elle n'a jamais été aussi bien filmée. Un don réciproque.

Dans le film, elle donne la réplique à
Pascal Greggory, acteur du sérail, caution
Chéreau, et à
Guillaume Canet, le petit Français qui monte. Cela suffira-t-il à rompre son isolement? Jusqu'alors, elle a beaucoup tourné avec des metteurs en scène d'une autre génération :
Philippe de Broca,
Claude Pinoteau,
Francis Girod,
Bertrand Tavernier,
Antonioni... On dirait que les jeunes cinéastes contemporains ne l’envisagent pas dans leur univers. La faute à qui? A eux sans doute, qui ne voient pas l'évidence («
Le cinéma français ne sait pas quoi faire de moi», dit-elle). Mais aussi un peu à elle, qui accumule les déclarations à l'emporte-pièce, qui s'éparpille : un disque (
Berezina en 1986, avec
Etienne RodaGil), un livre (
Menteuse en 1996, chez
Stock), un court métrage (
L'Aube à l'envers en 1995, avec
Judith Godrèche), de la peinture, de la natation à un rythme sportif. Plutôt que les noms des metteurs en scène, ce sont les personnages qui la motivent. Ainsi, elle a refusé
Ceux qui m'aiment prendront le train de
Patrice Chéreau («
Je n'étais pas le rôle»), mais était ravie d'interpréter
Anna Karenine, personnage sans doute enrichissant, mais film décevant. Ce qui explique que, à l'arrivée, sa filmographie ne soit sans doute pas à la hauteur de son talent...
Dominique Besnéhard, plutôt moins fusionnel avec elle qu'avec ses autres actrices («
Notre relation est faite de pudeur et de confiance»), reconnaît qu'«
Elle ne va pas assez au cinéma. Mais quand elle rencontre de jeunes metteurs en scène, comme Pierre Salvadori, Cédric Klapisch ou même Claire Denis, ils sont surpris et manifestent le désir de travailler avec elle». Un silence, puis il tempère : «
Il faut quand même que les projets gardent une dimension populaire...»
Belphégor par exemple, dont le tournage commence ces jours-ci, et dont le metteur en scène,
Jean-Paul Salomé, est justement de sa génération. «
Sophie est extrêmement rare dans le paysage des actrices françaises, explique-t-il. C'est l'une des seules qui s'investisse physiquement dans ses rôles. C'était un élément déterminant pour le personnage de Belphégor. Et puis je vais tourner un grand film populaire : il me fallait une actrice presque aussi connue et emblématique de la France que le Louvre!»

Si
Sophie Marceau incarne la France, c'est celle des croissants du matin et des foins fraîchement coupés. «
S'il n'y a qu'un mot à retenir, confirme Zulawski, c'est "simplicité" : Sophie sort, s'affronte au monde. Elle ne vit pas en limousine, cachée derrière des lunettes noires.» Simple donc, mais aussi citoyenne. «
Elle paie ses impôts en France, poursuit le cinéaste polonais, elle vote, s'engage quand il le faut. A une époque, elle avait été plébiscitée pour devenir la nouvelle Marianne. Et puis ça ne s'est pas fait. Elle ne vous le dira jamais, mais je sais qu'elle l’a regretté.» Autre déception très française : ce
Jeanne d'Arc que
Zulawski lui avait écrit, mais pour lequel ils n'ont jamais réussi à trouver le financement. «
Je ne la montrais pas comme une sainte», sourit-il en guise d'explication.

L'avenir?
Zulawski est là qui surveille. «
Comme elle est une star, les gens auront toujours envie de la suivre. Mais il faut être vigilant. Adjani a tué ça à force de refuser la marche du temps. Non seulement on aura toujours la nostalgie de la jeune Isabelle, mais on ne peut même pas se consoler en l’accompagnant dans la vieillesse.» Et
Sophie, s'envisage-t-elle vieille? «
Je me vois grand-mère, très vieille. Je n'ai pas peur de perdre la jeunesse. D'une certaine manière, je n'ai jamais été jeune. Etre vieille, ça peut aussi vouloir dire être débarrassée d'un truc encombrant. Il vient un jour où l'on n'a plus envie de poser en minijupe.» En attendant, la splendeur de son corps sera pour beaucoup la meilleure raison d'aller voir
La Fidélité.

«
Le plus grand danger, c'est l’indifférence», soupire-t-elle. C'est ce qui explique son esprit de contradiction, parfois systématique, son allergie aux modes. Mais c'est aussi le grand risque que prend le cinéma français s'il continue à la sous-estimer.