Portrait

Au départ, l'idée était de les réunir (Sophie et Zulawski), de les mettre face à face, de les faire dialoguer autour de La Fidélité, le quatrième film qu'ils tournent ensemble seize ans après leur première rencontre. Mais ils n'ont pas voulu. «Parce que je suis terriblement bavarde, parce qu'il est terriblement bavard, parce qu'on se contredit tout le temps! Je vous assure que ç'aurait été mission impossible...» Ils ont préféré donner des interviews séparées en les enchaînant. Elle d'abord, lui ensuite. D'un geste machinal, Sophie rejette en arrière ses longs cheveux fluides aux reflets miel. Elle est habillée d'un cardigan et d'un pantalon gris clair qui lui font une silhouette d'une minceur idéale, elle a comme toujours un petit côté vaillant et crâne parfaitement sympathique et un sourire rafraîchissant comme une eau de lavande. Entre la promotion de La Fidélité et le début imminent du tournage de Belphégor de Jean-Paul Salomé - inspiré du feuilleton culte des années soixante -, elle ne sait plus vraiment où donner de la tête, mais assume de bonne grâce.

Elle a un petit rire, confirme : «C'est vrai, je suis un peu débordée, mais je ne vais pas me plaindre. La vie est très gracieuse avec moi, on me propose des voyages magnifiques, on m'offre des films superbes!» Au rang desquels, cela va sans dire, La Fidélité, tournée avant Noël en quarante-huit jours à raison de six jours sur sept... «On a passé des semaines très intenses, l’équipe était décimée par des virus, on était serrés financièrement, mais Andrzej ne voulait surtout rien bâcler. On n'a pas eu le temps de souffler et c'est très bien.»

Son film, Zulawski l’a adapté de La Princesse de Clèves, de Mme de La Fayette, comme un cadeau fait à Sophie. Celle-ci, après avoir réalisé un court-métrage, caressait le projet d'en tourner un long. «Donc, je cherchais un sujet, et Andrzej m'a conseillé de lire La Princesse de Clèves. J'ai découvert cette histoire avec émerveillement. Surtout, j'ai cru dur comme fer à cette femme déchirée entre un mari qu'elle estime et un homme pour qui elle éprouve une passion violente, et qui, coûte que coûte, demeure fidèle. En fait, si j'ai oublié pendant un moment que c'était un roman, c’est que, pour moi, cette fidélité est quelque chose de normal, de naturel. La fidélité est un idéal, et je crois aux idéaux parce que ce sont eux qui vous permettent de vous élever. II y a des promesses que l'on n'a pas le droit de transgresser, car si on trahit l'autre on se trahit soi-même. C'est touchant quand des gens tiennent de cette manière à leurs rêves, à leur idée d'eux-mêmes, à leur vision du monde, même si c'est a priori improbable.»

Et, une fois le livre refermé, elle s'est aperçue que l'envie d'incarner cette héroïne supplantait son désir de passer derrière la caméra... «J'ai dit à Andrzej que ce serait bien de faire évoluer cette jeune femme dans notre société d'aujourd'hui où l'on est très libre, où tout est permis...» Et Zulawski s'est mis au travail. Dans le film, Sophie est photographe et elle a du mérite. Confidence : «J'ai un problème avec tous les appareils. Dans mes mains, soit ils se dérèglent, comme mon portable en ce moment, soit la sangle casse...» Avatars qui paraissent bien plus l'amuser qu'ils ne la désolent.

C’est dans L'Amour braque, en 1985, qua Zulawski dirige pour la première fois Sophie. Elle est déjà une vedette grâce à La Boum, il est le cinéaste sulfureux et admiré de L'important, c'est d'aimer, avec Romy Schneider, et de Possession, avec Isabelle Adjani. Féconde professionnellement, la rencontre tourne au coup de foudre. Ils ne se quitteront plus et tournent Mes nuits sont plus belles que vos jours en 1988 et La Note bleue en 1990.

«On aime travailler ensemble, commente Sophie. II est très exigeant avec moi parce qu'il me tonnait bien. Un metteur en scène doit être d'une constance à toute épreuve, et c'est le cas d'Andrzej, parce que les acteurs, sur un plateau, sont des gens frivoles qui soit pensent à autre chose, soit se concentrent trop. Et la qualité d'Andrzej c'est de percevoir la note juste au moment où il le faut. Quand je l’ai connu, j'étais jeune et donc malléable. Après, dans les autres films, j'étais plus résistante, mais il n'y a jamais eu de grands drames entre nous. Je suis cool mais entêtée, je n’aime pas trop qu'on me dise ce que je dois faire mais en même temps j'en ai besoin, et le peux lui faire totalement confiance parce que, ce qui compte avant tout pour lui, c'est que je m'épanouisse.»

Elle commande un en-cas, une salade avec des crevettes qu'elle picore sans grand appétit. Elle évoque Vincent, leur fils de cinq ans, avec un ravissement qui lui rosit les pommettes. Elle dit : «Je vais attendre Andrzej avec vous.» Elle doit ensuite enregistrer une émission de télé.

Quand il arrive, elle se lève pour aller à sa rencontre. II y a entre eux une complicité qui saute aux yeux. Ils s'écartent pour échanger quelques mots, des nouvelles. Nul doute, à les voir, que, par l'effet d'une très intime osmose, ces deux-là ne peuvent guère se passer l'un de l'autre.[…]

Entretien réalisé par Christian Gonzalez

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