Pour
elle, l'hôtel Costes, où le rendez-vous est fixé, a ouvert son salon
chinois. Un endroit en retrait, tendu de tissus bordeaux et vert anis.
Elle arrive pile à l'heure, enveloppée dans une longue doudoune anthracite
(« Je l'ai trouvée à Los Angeles, une affaire
! »). Sophie embrasse, mais vouvoie. Tantôt chaleureuse, tantôt
lointaine, c'est elle qui fixe la distance.
Pour
le premier numéro de Gala, il y a huit ans, vous nous aviez ouvert
les portes de votre maison, près de Fontainebleau. A cette époque-là,
l'avenir, vous l'imaginiez « dans cette bicoque biscornue, entourée
d'enfants et d'animaux » ...
Sophie : Rien n'a changé. Seule la maison n'est plus la même.
Je déménage assez souvent.
Vous posiez également au milieu de pinceaux
et de palettes de couleurs. Continuez-vous à peindre ?
Sophie : Non. Cependant j'ai tout gardé. Je commençais d'ailleurs
à pas mal dessiner, mais je n'ai plus le temps. Peindre demande un
travail quotidien, c'est une discipline. Et quand on arrête, on perd
le coup de crayon.
En 1993, vous jouiez Fanfan, d'Alexandre Jardin,
à l'écran, et vous étiez Pygmalion sur scène. Quand on est actrice,
le théâtre est-il un passage obligé ?
Sophie : C'est très physique. On est là, sur place, on prend
la mesure de sa voix, de son corps. Cette prise de conscience de quelque
chose de plus élémentaire, basique, était importante pour moi. Ça
donne des racines, un poids aux choses. J'aime aussi le côté éphémère
du théâtre. Vous travaillez pendant des mois, vous jouez tous les
soirs et après, il n'en reste aucune trace. Rien. J'ai envie aujourd'hui
de retrouver ces émotions.
Alexandre Jardin disait: « Sophie est la plus
solaire de nos actrices françaises. Elle est la lumière... »
Sophie : C'est très gentil. J'ai dû donner ça à mon fils,
car si je suis Scorpion, signe porté à l'introspection, à l'inconscient,
au rêve, Vincent, lui, est Lion. Il est solaire. Mais il est vrai
que je suis un Scorpion qui aime la lumière. Je préfère le jour à
la nuit.
Vous êtes également un Scorpion qui n'a peur
de rien. Dans La fille de d'Artagnan, de Bertrand Tavernier, vous
maniez l'épée comme une professionnelle, prompte à l'escarmouche entre
deux cascades !
Sophie : J'adore faire des trucs physiques, même si aujourd'hui
je le paie un peu - mes vertèbres en gardent des souvenirs douloureux.
J'ai toujours eu ce côté garçon manqué. Môme, j'escaladais les arbres,
je montais sur les toits, je grimpais partout !
Vous rêviez alors de vous offrir une maison
en Pologne et une autre sur une île...
Sophie : Aujourd'hui,
j'ai trouvé ma maison en Pologne et j'ai toujours le désir d'habiter,
peut-être pas sur une île - parce que j'ai peur de l'isolement - mais
quelque part sur une côte, entre terre et mer.
1994. Les Français vous choisissaient comme
Marianne et vous accompagniez François Mitterrand en voyage officiel
en Corée. Avez-vous été séduite par l'homme ?
Sophie : Non, parce qu'il y avait toujours un écran de glace
- ou de feu - qui le séparait d'autrui. Il restait toujours quelqu'un
d'inaccessible. Même physiquement, quand il vous accordait un entretien,
c'était deux minutes ! J'ai gardé le souvenir d'une personne érudite
mais inquiète, susceptible et très entêtée. Il ne supportait pas la
contradiction, son approche des choses passait forcément par lui.
Il était très choyé. Je me souviens que dans l'avion il avait demandé
des huîtres, il adorait ça. Aussitôt le personnel de bord s'était
empressé de satisfaire son désir.
Êtes-vous une femme de gauche ?
Sophie : Je ne suis pas quelqu'un de politique, je ne lis
pas assez les journaux pour ça, je suis simplement quelqu'un qui pense
aux gens, à l'avenir du monde. Je m'intéresse à l'environnement, je
vois avec angoisse la Terre sur laquelle on vit étouffer de pollution,
la couche d'ozone se détruire... Tout ce qui se passe m'effraie. Je
ne veux pas être pessimiste, mais on voit aujourd'hui les enfants
développer des maladies qui n'existaient pas il y a encore vingt ans.
Ce qui arrive actuellement est grave.
En 1994, Michel Blanc réalisait Grosse fatigue,
un film violent sur la célébrité. Vous, vous avez toujours semblé
vivre cela sereinement. Comment faites-vous ? Sophie
: J'en ai un petit peu souffert quand j'ai débuté. Après les Boum,
j'ai quitté ma banlieue pour un lycée parisien, je n'avais plus mes
racines, mes copains, ce fut un peu difficile. Mais je me suis efforcée
de préserver ma liberté. Comme faire les choses moi-même. Du coup
je vis normalement et le regard des gens ne m'embarrasse pas. Je suis
comme tout le monde, j'ai un enfant, je travaille, je vais, je viens,
je n'ai pas l'impression de m'interdire quoi que ce soit. Je vais
vous avouer, je suis même allée aux Galeries Lafayette juste avant
Noël pour trouver des cadeaux. parce que je n'avais pas eu le temps
avant ! Bien sûr, on me reconnaît. En permanence. Mais c'est toujours
sympathique. Et puis quand vous êtes dans vos pensées, occupée, vous
faites moins attention au regard des autres, et moi je suis souvent
perdue dans mes pensées !
De ces huit années passées, s'il y en avait
une seule à retenir ?
Sophie : La naissance de mon fils, Vincent, évidemment. En
1995.
Étiez-vous du genre sereine ou plutôt angoissée
à l'idée d'être mère ?
Sophie : J'ai adoré la grossesse, mais j'étais inquiète. Je
me demandais sans arrêt: « Et si je ne suis pas une bonne maman, si
je n'ai pas l'instinct maternel, si je ne sais pas m'en occuper, l'aimer
? :» Je me souviens qu'Andrzej m'écoutait et me disait: « Arrête un
peu de penser. Attends. »
Au début, vous disiez être « une vraie maman
kangourou » , ne vous sentir bien que lorsque vous aviez votre fils
collé contre vous. Et aujourd'hui ?
Sophie : C'est plus difficile, il a cinq ans et demi, il est
lourd et c'est une petite personne autonome et indépendante! C'est
vrai, j'ai un côté maman poule, je suis assez dépendante de lui. Je
n'aime pas le savoir inoccupé, par exemple.
Au départ, vous pensiez le baptiser ?
Sophie : Oui, mais ce n'est toujours pas fait.
En 1995, c'était aussi votre premier film outre-Atlantique,
Braveheart, et votre premier court métrage écrit et réalisé, L'aube
à l'envers. Continuez-vous à écrire ? Sophie : Beaucoup.
Je l'ai toujours fait. Écrire, c'est chez moi un besoin, mental et
physique. Ça me permet de trouver des liaisons entre les choses, de
donner un sens à ce que je vis.
Vous avez d'ailleurs publié un roman, Menteuse,
en 1996. L'avez-vous toujours dans votre bibliothèque ?
Sophie : Oui. Je l'ai même relu très récemment, car il va
sortir au mois de juin en Angleterre.
Avec le recul, qu'en pensez-vous ?
Sophie : J'ai eu un vrai plaisir à faire ce retour sur moi,
cette balade dans le passé. Et je l'ai trouvé honnête.
Vous avez été l'image de Champs-Élysées, un
parfum Guerlain. Êtes-vous attirée par le luxe ?
Sophie : Mon luxe, c'est de bien vivre avec les gens que j'aime.
Entourée de choses que j'ai choisies, que j'ai accumulées depuis quinze,
vingt ans. Choses qui m'ont été offertes ou que j'ai trouvées au cours
de mes voyages. Chez moi, chaque objet a sa propre vie, son histoire.
J'y suis attachée sentimentalement. Mais je n'accorde pas la moindre
importance à ce qui est cher. Le prix n'a jamais été pour moi une
valeur.
L'honnêteté en est une. Par exemple, vous avez
toujours osé dire ce qui vous peinait ou vous irritait. Le regrettez-vous
?
Sophie : En fait, j'ai compris qu'il ne faut pas dire les
choses. Même s'il est vrai qu'à force d'être consensuel, le monde
devient planplan. Aux États-Unis, dès qu'un film sort, tout est toujours
formidable. génial, c'est à chaque fois le chef d'œuvre du siècle...
Hallucinant ! Au bout d'un moment, je vous assure qu'on a envie de
prendre une douche. Même si ça doit être une douche froide !
C'est pourtant aux États-Unis que vous vous
êtes réfugiée...
Sophie : Je suis partie trois mois à Los Angeles. Là-bas,
j'ai fait semblant d'être bien, j'ai joué le jeu, mais c'était faux.
J'avais surtout besoin de prendre un bol d'air. De prendre de la distance.
D'ailleurs, durant cette période, je n'ai pas vu beaucoup de gens
ni fait grand-chose. Je vivais un peu retirée. C'était juste un break.
Mais nécessaire.
En France, au même moment, on vivait au rythme
des Bleus et de la Coupe du monde...
Sophie : J'aurais adoré être à Paris pour partager tout ça.
J'aime les grands événements sportifs, leur côté fédérateur. J'ai
regardé la finale. mais vu de là-bas, cela n'avait pas beaucoup de
sens. Même si je me souviens avoir vu une voiture, drapeaux français
accrochés aux vitres, longer Sunset Boulevard !
Le monde ne suffit pas, le James Bond dans
lequel vous jouez la méchante Elektra, a été vu par des millions de
personnes à travers le monde. Est-ce que cela a changé quelque chose
pour vous ?
Sophie : Disons que maintenant je passe plus tranquillement
les douanes. Voilà tout !
Vous avez tourné La fidélité, réalisée par
votre compagnon, Andrzej Zulawski. Aimez-vous regarder vos films après
?
Sophie : Je ne suis pas le genre à me repasser les films dans
lesquels j'ai tourné. Parfois, je revois ceux d'Andrzej. Et les autres,
à l'occasion, quand ils passent à la télé.
Après avoir travaillé ensemble, comment se
passe le retour au quotidien ?
Sophie : Très bien. Surtout après La fidélité. Parce que
ce film est apaisant. Je me souviens que mon état d'esprit était serein
sur le tournage. Dans ce métier, on est marqué par ce que l'on fait,
c'est important et c'est pour cela que je râle parfois. C'est une
étape de vie qui s'imprime en vous.
Il vous est arrivé de rester longtemps sans
jouer. Or, là, vous avez enchaîné avec Belphégor, de Jean-Paul Salomé.
Pensez-vous que le cinéma français s'intéresse de nouveau à vous ?
Sophie : Je ne sais pas... Claude Sautet est mort, par exemple,
et c'est quelqu'un avec qui j'aurais aimé travailler... C'est sans
doute de ma faute. Peut-être qu'on ne pense pas spontanément à moi
parce qu'on imagine qu'il y a beaucoup d'obstacles, que c'est trop
lourd. Trop compliqué. Inaccessible. Je reçois quand même pas mal
de scénarios. Les rôles proposés sont de plus en plus provoc, hard.
Et la pornographie ne m'intéresse pas. Ça me laisse de glace. C'est
comme les filles que l'on voit débarquer aux soirées comme les Golden
Globes où les Emmy Awards, elles sont carrément à poil, du coup ce
n'est plus sexy du tout ! Ça ne fait plus rien ! Je suis très sensible
à l'érotisme, à la sensualité. J'adore Helmut Newton, je trouve ses
photos magnifiques, mais il faut qu'il y ait un sens, une vérité.
En février aura lieu la cérémonie des César.
Est-ce que, depuis votre couac à Cannes, l'idée de participer à ce
genre de manifestation vous angoisse ?
Sophie : J'en tremble. D'ailleurs, rien que pour ça je suis
soulagée de ne pas être nominée aux César. Comment vous expliquer.
J'ai tellement envie, dans ces moments-là, de dire des choses importantes,
de ne pas être seulement en représentation, que, du coup, je panique,
je m'embrouille... Je perds pied, quoi !
La fidélité, film sorti l'an passé, n'apparaît
pas dans la liste des nominés. Est-ce que cela vous a déçue ?
Sophie : Je ne comprends pas! Quand même ! Enfin, moi je suis
habituée. Vous savez, depuis le César du meilleur espoir (elle l'a
reçu en 1982, pour La Boum 2, ndlr.), je n'ai plus jamais été nominée,
alors...
En quoi croyez-vous ?
Sophie : A l'amour, au respect, j'essaie d'être attentive
à l'autre. Je crois aussi au travail, au courage. Bette Davis disait
: « Pas de couilles, pas de gloire »... J'ai souvent l'impression
de ne pas en avoir assez, de couilles, Mais il y a des valeurs que
je m'efforce de ne jamais trahir, qui font une vie, comme être honnête,
bon envers l'autre.
Quelqu'un qui vous connaît bien, monsieur Alain
Nesme, président d'Arc-en-ciel, association qui réalise les rêves
des enfants malades et dont vous êtes la marraine, a souhaité vous
poser une question. Il aimerait savoir ce qui vous motive, depuis
dix ans, à les soutenir comme vous le faites ?
Sophie : L'amour des enfants. C'est important. C'est même
un devoir pour moi de ne pas être indifférente à la souffrance qui
peut exister. Souvent, on ne fait rien. Moi j'essaie de faire un peu.
Il faut savoir se forcer. Les gens peuvent s'aider entre eux et c'est
ce que font Monique et Alain. Pour certains, c'est une goutte d'eau
dans l'océan... Mais l'océan n'est fait que d'une multitude de gouttes
d'eau !
Depuis l'âge de treize ans vous avez des fans.
Et vous, êtes-vous groupie de quelqu'un ?
Sophie : Dernièrement, j'étais invitée aux Golden Globes,
et quand j'ai vu Bob Dylan arriver sur scène, avec cette même silhouette
frêle, je vous assure que mon cœur a flanché. J'admire cet homme depuis
toujours. J'écoute ses disques depuis que j'ai douze ans. Et aujourd'hui
encore.
Vous n'avez pas essayé de le rencontrer ?
Sophie : Bien sûr que non !
Seriez-vous timide ?
Sophie : Très. Au point parfois de ne pas oser téléphoner
à quelqu'un. J'ai toujours peur de déranger.
Vous venez de terminer Belphégor. Avant d'être
un film, ce fut un énorme succès de télévision. Actuellement, les
plus grands - Depardieu, Belmondo, Delon... - tournent pour le petit
écran. Accepteriez-vous d'en faire autant?
Sophie : Je n'ai pas de propositions concrètes, mais je ne
me sens pas vraiment attirée. Je ne suis pas très consommatrice de
télé, alors... Comme disait John Carpenter, « quand j'allume la télé,
j'éteins mon esprit ». La télévision, c'est quelque chose qui pense
à votre place.
On vient de commencer une nouvelle année, un
nouveau millénaire, vous êtes-vous fait des promesses ?
Sophie : Oui. No comment.
Où avez-vous passé les fêtes ?
Sophie : En Pologne. Ce soir-là, Vincent a trempé son doigt
dans le champagne et on a tous trinqué à l'amour.
Propos
recueillis par Jeanne Bordes