| Introduction |
| Questions - Réponses... |
Sophie : Andrzej m'a conseillé de lire La Princesse de Clèves, il s'occupe toujours de mes lectures et me fait profiter de son expérience. J'ai été transportée par cette histoire, qui peut pourtant, «à froid», paraître improbable. Au fur et à mesure qu'on lit, on trouve tout incroyable et cependant on y croit intensément. Je me suis demandée ce qui aujourd’hui pouvait ressembler à ce genre d'histoire, j'y réfléchissais parce que je voulais faire un film en tant que metteur en scène. Comment pouvait-on adapter ce propos à une fille moderne, qui va faire cette promesse de fidélité, un serment qui peut paraître désuet, et pourtant s'y tenir. Andrzej m'a dit d'écrire à partir de cette idée, de trouver quelque chose. |
Sophie : J'ai abandonné le projet, ce qui m'attirait surtout, c'était de jouer, je m'identifiais totalement au personnage. En revanche, Andrzej, lui, n'a pas oublié! Comme il est très habile techniquement, il a transposé l'histoire aujourd'hui, d'une manière très précise. Il a donc écrit le script de La Fidélité, en à peine un mois. Au même moment, le producteur Paulo Branco m'a proposé La Princesse de Clèves, de Manoel De Oliveira. C'était une coïncidence amusante. Je lui ai parlé du projet d'Andrzej, et grâce à Dominique Besnehard, tout s'est mis en place, il a permis à tout le monde de concrétiser ses désirs. |
Sophie : Le propos a toujours été un peu obsolète. À partir du moment où il existe des règles, malheureusement ou heureusement, on a envie de les transgresser. C'est un idéal, la fidélité, et moi, je crois aux idéaux. Je suis certaine qu'ils existent, sans eux, on ne pourrait pas s'élever. Tant que c'est dans une optique de bonté, afin de ne pas faire de mal à l'autre, c'est une chose fondamentale. Le film touche à la foi, au mystère humain, qu'est-ce qui fait qu'on réagit comme ça, qu'on est différente des autres, sans pour autant être un OVNI. Tout est logique dans I'Histoire, sauf ce vœu, cette ligne que suit le personnage de Clélia et qui ne s'explique pas. |
Sophie : Penser à soi bien sûr, c'est important, mais peut-être qu'en protégeant et en aimant l'autre, on se fait du bien. Le bon amène souvent le bon. La souffrance engendrée par l'impossibilité d'assouvir son désir n'a pas tant d'importance que ça, dit Clélia dans le film. Dans notre monde très violent, où tout est montré d'une manière crue - le sexe, la maladie, la haine -, aller vers l'abstrait et le spirituel peut nous aider à transcender tout ça. Même le désir passe par la tête de toute façon, ce n'est pas mie quête vaine. |
Sophie : Je suis très présente à l'écran, c'est certain. Il n'y a pas un plan où je ne suis pas. Mais quelque part, cela me fait plaisir que les gens me voient comme ça, dans ce film et dans ce rôle. Je ne peux pas me juger en tant qu'actrice, bien entendu, mais j'aime le côté «laisser aller», les choses que j'ai lâchées. Je me souviens bien de mon état d'esprit serein sur le tournage. Si le film n'avait pas eu cette structure précise, ce rythme de travail, cette exigence d'Andrzej, cette manière de filmer, je n'aurais jamais pu jouer ça. D'habitude, vous passez dans une histoire et vous devez composer quelque chose pour exister, là, la caméra s'attache à ce personnage, ne le lâche pas. En tant qu'actrice, j'ai eu suffisamment confiance en Clélia, en la solidité de son caractère pour me laisser porter, juste essayer de marcher droit. |
Sophie : Elle traverse les mêmes choses que tout le monde, sauf qu'elle ne va pas agir comme tout le monde. C'est le nœud, on se dit sans cesse: «Mais c'est quoi cette fille? Qui est ce mystique?» Ce qui est formidable au cinéma et dans la vie aussi parfois, c'est de pouvoir s'extirper de la réalité, de se dire que sa propre réalité existe et de la vivre entièrement, même pour quelques minutes. On se sent protégé, dans sa bulle, et c'est comme ça qu'on a aussi le pouvoir d'influencer les autres. Clélia est dans cet état quasiment en permanence. En plus, elle est photographe, elle n'est pas dans l'action, mais dans l'observation, derrière son appareil, on dirait qu'elle ne vit pas les choses, mais qu'elle les regarde passer. Je me suis sentie bien dans ce film, parce qu'il y avait en permanence, frôlant ma tempe, quelque chose que je comprends, que je partage et que j'envie. Même si les sentiments sont extrêmes, même si la vie est plus confuse en réalité, La Fidélité s'attache aux grands traits: cette fille, ce mystère, sa vie, son travail, son mari et l'amour qui va à la fois détruire et sublimer tout ça. Comme si on expérimentait, à travers le travail de comédienne, vingt ans d'expérience d'une vie. |
Sophie : L’incommunicabilité est très dangereuse. Mais chacun se pose le problème à sa façon, chaque histoire est par définition unique. Les crises des couples sont intimement liées au couple en question. Le plus important pour moi serait de se parler toujours, de ne jamais se mentir, sur les faits, sur qui on est et surtout sur qui on est l'un par rapport à l'autre. |
Sophie : C'est un film. On est très concentrés l'un et l'autre, lui fait son travail de metteur en scène. Les acteurs sont dans des transes bizarres lorsqu'ils jouent, le metteur en scène doit être sans arrêt en état d'éveil pour nous recadrer. On se connaît bien avec Andrzej, on est entraînés! Derrière mes masques, il arrive à me cerner et c'est un atout. Mais la vie de couple, sur un tournage... À part les rapports metteur en scène/actrice, on n'a pas trop le temps de parler d'autre chose, d'avoir de vrais rapports de mari et femme. On tourne, on rentre chez nous épuisés, on parle du film, on ne pense qu'à ça. |
Sophie : Oui et non, c'est un sentiment avec lequel je me sens bien. On se connaît depuis vingt ans avec le public, La Boum a attiré toutes les générations et j'ai grandi avec les gens. Le paradoxe est qu'on me connaît physiquement et à travers mes films, mais pas réellement. On voit ma bouille, qui ne change pas trop, et puis il n'y a pas eu de grandes cassures, de drames, de longues absences. Je ne me suis jamais sentie comme un objet qui appartient aux gens. Je suis quand même partie faire des films à l'étranger parce qu'on ne m'en proposait pas en France! Il y a un décalage dans ce pays entre ceux qui font et ceux qui reçoivent. C'est comme ça. J'ai toujours pris des distances avec le milieu, je faisais bande à part en un sens, tout en restant populaire, ce qui est contradictoire quelque part. Mais ces années où je travaillais sur un film par an, voire tous les deux ans, n'ont pas été que faciles non plus. Je sors de cette période en ce moment. J'habite ici maintenant, je ne repars pas en Pologne pour l'instant. |
Sophie : J'ai envie de tout faire. Refaire du théâtre, et puis écrire. Mais je n'ai pas beaucoup de temps, entre deux films, disons qu'on a deux mois et demi. On se dit c'est génial, je vais pouvoir faire plein de choses, mais c'est très court en définitive. Se mettre à penser, puis à écrire véritablement, cela prend du temps. Il faut travailler tous les jours, prendre un rythme. Avant, on doit faire tout ce qu'on a pas pu faire pendant un tournage: changer les ampoules cassées, acheter de nouvelles couettes jolies pour la maison, faire des courses... vivre quoi. Voir son petit garçon... quoique lui, il est toujours avec moi. En Pologne, j'écris beaucoup, je peux écrire partout, ce n'est pas le problème, mais là-bas, on peut construire des moments particuliers, solitaires. |
Sophie : Dans le cinéma américain, il y a quelque chose que j'aime beaucoup, c'est cette faculté à saisir l'air du temps. Les Américains arrivent à parler de ce qui flotte autour de nous, ils décrivent le temps d'aujourd'hui avec parfois une longueur d'avance, ils sont assez visionnaires. C'est motivant, cela entraîne les gens vers l'avant. J'ai beaucoup aimé The Matrix par exemple, le thème de la réalité et de la non-réalité est génial, ce choix des deux pilules à un moment, celle qui t'envoie ailleurs était tellement tentante, je n'ai pas hésité une seconde,.je me suis vu sortir de moi et la prendre! En plus, les Américains sont toujours précis et clairs, rien que dans leur langue, un mot pour une chose et pas de philosophie. Même dans American Beauty, que j'ai adoré, qui est un portrait psychologique, tout est tellement défini, sans blabla. Sans aucune zone floue, clair et net. |
Sophie : Non. Ce fut un épisode douloureux, qui m'a beaucoup fait réfléchir. En même temps, je ne peux pas l'expliquer clairement, c'est le carrefour de tellement de choses qui tout à coup éclate là, sur la scène de Cannes. Cela aurait pu se passer entre moi et moi dans mon salon. Soudain un moment de confusion vous prend et tous les plombs explosent. J'avais beaucoup voyagé la journée même, j'ai débarqué là avec tous ses gens hypertendus, c'était la fin du Festival, j'avais des images d'enfants qui n'allaient pas bien dans la tête, personne ne pouvait me dire l'ambiance, les films, l'idée générale du festival, on m'a donné un texte... Je ne sais pas. J'ai aspiré toutes ces choses confuses comme une éponge et voilà ce qui est sorti. Après, je ne voulais plus sortir de chez moi. Mais même en y réfléchissant des heures, avec ma nature, je ne sais pas comment j'aurais pu échapper à ce moment-là. |
Entretien réalisé par Camille Pouzol |