Portrait

Sophie Marceau n'est pas du genre à se prendre la tête. Elle préfère l'utiliser. Son naturel, sa franchise, ses coups de gueule lui valent, c'est sûr, les remontrances d'une profession plutôt repliée sur elle-même, mais touchent et émeuvent le public, trop heureux de se sentir enfin proche d'une star.

Car Sophie est une star. Et depuis belle lurette. Dix-sept ans de carrière à son compteur vital, qui n'en compte que 31! Au commencement était La Boum des millions d'entrées-France, une nomination aux César 1981, de l'argent de poche à n'en plus finir et un ascendant populaire dont rêve toute collégienne normalement constituée.

L'envers de la médaille : une réalité quotidienne qui interdit d'aller en colo, au supermarché ou chez son boulanger sans créer, ici une émeute, ou là un bizutage concocté par quelque envieux ou jeune aigri - ça existe! Ainsi, Sophie aurait pu virer hystérique ou prima donna... Mais non. Toute petite déjà, elle est "normale". Avec ses potes, elle discute politique, racisme... "On était baba-cool, on fumait des Camel, on portait des châles pakistanais, on écoutait Bob Dylan..."

Rien d'exceptionnel, si ce n'est que ceux qui l'assimilaient à Vic, héroïne bourgeoise aux problèmes incommensurables (Pierre sera-t-il à l'heure au rendez-vous? Papa viendra-t-il me chercher à l'école?), en sont pour leurs frais. Sophie n'est pas fille de véto, mais de chauffeur routier et de femme au foyer. Des origines prolétaires qui expliquent peut-être sa perception peu banale d'une adolescence a priori dorée.

"Je voulais être adulte et indépendante. je ne m'imaginais pas dans une vie de copains, de sorties, tout ce qui finalement est inhérent à la jeunesse. Peut-être parce que cette jeunesse n'était pas assez attractive, séduisante. L'adolescence de toute façon, est un moment très difficile à passer. Et très insupportable pour tout le monde! J'ai donc commencé à travailler très jeune, ce qui n'est pas une mauvaise chose : à 13, 14 ans, on est plus réceptif, on comprend vite, on est passionné... Et puis on est obligé de se poser des questions sur soi-même, ses goûts, ses opinions. je n'ai donc aucun regret. Si je suis nostalgique, c'est de l'ambiance pacifique, des couleurs gaies qui à l'époque nous caractérisaient. Aujourd'hui, on est beaucoup plus sérieux. Regardez : tout le monde s'habille en noir! "

Ça ne fait pas un pli : Sophie aime la vie. Contrairement à nombre de ses congénères, la belle est de jour. Le bien-être plutôt que le paraître. Les pieds sur terre plutôt que la tête dans la lune. Aujourd'hui, ses meilleures copines ont 50 et 70 ans... "Ce qui ne m'empêche pas de m'éclater avec des gens de ma génération. En matière de déconne, je n'ai jamais été la dernière! Mais l'amitié se nourrit de confidences. Et les confidences, c'est pas mon truc!"

Sophie sait ce qu'elle veut. Et surtout ce qu'elle ne veut pas. Si elle aime tant se promener le nez au vent au gré des forêts et autres chemins de campagne, ce n'est pas pour accepter d'être en cage! Gaumont lui interdit de jouer dans L'amour braque de Zulawski? Qu'importe ! A 17 ans, elle rachète pour un million de francs le contrat qui la liait à la compagnie de la marguerite. Preuve est faite de sa force de caractère. Elle a une bouche et sait l'ouvrir quand nécessaire, une tête qu'elle n'a pas grosse mais bien remplie... "Je suis française avant tout. Oh! Qu'est-ce que je peux être française! On est compliqués par nature, et surtout assez chiants! Jamais contents! Faudrait qu'on soit plus cool. D'ailleurs, on me dit souvent qu'en plus du dos et des muscles, je devrais m'assouplir la tête."

A-t-elle fait une thérapie? "Non, mais mon grand kif serait d'aller voir un psy! C'est génial, une thérapie: on n'arrête pas de parler de soi, de son enfance... En plus, quelqu'un vous écoute sans vous interrompre... C'est formidable! Moi, je fais ma propre thérapie : je me parle, tout le temps, pour faire sortir des choses. Et je n'ai besoin de personne pour ça! Peut-être une oreille, parfois... On a tous notre sac à malheurs. Par contre, j'attire les gens qui voient un psy. Du coup, quand tous me disent que c'est génial, je me promets d'y aller. Mais ça ne servirait à rien car je sais bien que je suis très menteuse et que je ne lui dirais pas plus de choses à lui qu'aux autres."

N'empêche que, sans faire de psychologie de comptoir, sa relation avec Zulawski évoque un problème de rapport au père. Elle s'en défend farouchement, agacée par tant de clichés. Sophie est amoureuse, point barre. Fidèle à son habitude, elle clôt le sujet en se taisant. Blackout. Et remet gentiment le contact pour parler de son seul père, M. Maupu. " Il vient d'une famille de dix enfants. Ils ne roulaient pas sur l'or et le curé décidait de tout. De cette éducation, mon père a rejeté le côté catho, mais gardé la rigidité, le maintien, la politesse. jusqu'à mes 20 ans, je l'ai perçu comme quelqu'un d'assez dur, froid, et en même temps comme le rebelle de sa famille. Quand j'étais petite, on se faisait beaucoup de câlins, je m'en souviens... Pourtant, il n'y a jamais eu de vrai feeling. Il m'a appris à parler, mais j'ai eu du mal à dire les choses. Maintenant, ça va mieux. J'ai un rapport formidable avec lui."

En réalité, Sophie est une autodidacte. Une (belle) plante qui a poussé sans autre tuteur qu'elle-même. Pas de bac, pas d'études, mais une culture au-dessus de la moyenne, due à une sacrée curiosité et une forte tendance épicurienne : elle peint, elle a chanté (le temps d'un oubliable album composé par Roda-Gil), elle écrit (malgré l'échec public d'un premier roman) et elle lit. Trois fois Le Rouge et le Noir, deux fois Madame Bovary... "En ce moment, je suis plongée dans Thomas Bernhardt. Génial : il râle tout le temps, c'est répétitif, maniaque, obsessionnel... C'est drôle!"

Sophie Marceau vient de dépasser le cap de la trentaine, tournant fatidique pour une femme. "Malgré ma précoce entrée dans la vie active, je suis restée une môme jusqu'à 30 ans. Et puis je me suis rendu compte que c'était à moi de donner une couleur aux choses, de préparer les dix ans à venir. Et de le faire à fond, car ça passe de plus en plus vite!"

D'où le désir de ne plus perdre son temps. Pour elle et pour son enfant, Vincent. On ne dira jamais assez à quel point la maternité (comme la paternité) change la vie. " Tout est teinté d'un grand soleil. Quoi qu'il arrive, quelles que soient les angoisses, les dépressions, il y a cette vie qui représente un renouveau."

Après quinze ans d'initiation et de combats divers et variés, Sophie reste décidée, à défaut de changer le monde, au moins à l'améliorer. Tant pis pour la presse people : l'actrice préfère dire ce qu'elle pense plutôt que se regarder le nombril. Aux élections européennes, elle ira jusqu'à s'associer à la SPA, deuxième sur la liste des Verts, pour recueillir un maximum de voix. Le résultat n'a pas été probant? La cause paraît naïve? Le magazine "Globe" la qualifie de "balladurienne écolo"? Sophie assume ses idées jusqu'au bout. "Comme la lâcheté est un sentiment qui me dégoûte, j'ai tendance à m'insurger. Si je m'écoutais, je serai constamment contre tout. C'est un genre de protection, pour ne pas étouffer."

Et le public applaudit. Dans la plupart des sondages sur les Françaises les plus populaires, Sophie est en tête! Normal : c'est une gagnante. Au sens noble du terme. Elle assume choix et propos contre vents et marées et refuse la résignation. Avec une sacrée détermination. Moi qui m'attendais à rencontrer une midinette effarouchée... J'ai trouvé une rebelle involontaire, sans doute écorchée par une presse avide de secrets d'alcôve, voire de polichinelle. Mais une fois la glace brisée, la confiance installée, Sophie se laisse apprivoiser. Avec toutefois cet indispensable soupçon de vigilance qu'elle a la politesse de faire passer pour de la réserve. Après tout, nous ne nous connaissons que depuis une heure...

Oui, Sophie est bien dans sa peau, mais il est essentiel pour elle d'en changer de temps en temps. Alors elle s'évade en jouant. D'où son goût prononcé pour les costumes. Chouans!, La fille de d'Artagnan", Marquise... Aujourd'hui, Firelight, demain, A Midsummer Night's Dream (avec Michelle Pfeiffer)... Et pourtant! En son temps, elle avait refusé Cyrano de Bergerac. Et pas tant à cause de Depardieu, avec qui elle avait eu des frictions sur Police, mais du rôle proposé : plutôt que Roxanne, elle aurait préféré Cyrano.


Du tac au tac

Détente?
Sophie : De la gym, des assouplissements.

Nature?
Sophie : Réaliste, donc optimiste.

Caractère?
Sophie : Indécis. Trop de choses dans la tête qui m'empêchent de gérer des situations... En fait, je ne suis pas aussi équilibrée qu'on le prétend.

Souhait?
Sophie : Bien vieillir. Etre aussi contente de mon âge à 31 qu'à 50 ans.

Regret?
Sophie : Avec Vincent, mon petit garçon, plus le temps de nager : la piscine est trop loin.

Séduction?
Sophie : La féminité est notre principal atout.

Religion?
Sophie : Si je crois en Dieu? C'est un secret!

Humeur?
Sophie : Ça va, ça vient. Le pire c'est quand on est au top, parce qu'on ne peut que redescendre. Du coup, j'ai la pêche quand je suis au plus bas!

Rire?
Sophie : Les hommes me font rire. Leur humour, la façon dont ils se moquent d'eux-mêmes...

Essentiel?
Sophie : Apprendre, voir jusqu'où l'on peut aller, ne pas se laisser enfermer dans un seul univers.

Idéal?
Sophie : Personnellement, l'humilité : le seul moyen pour un artiste d'approcher la grâce. Généralement, que la Terre soit un paradis.

Horreur?
Sophie : La vulgarité.

Entretien réalisé par Danilo Proczor

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